Le groupe des Moyens

La prise en charge des adolescents, si elle nécessite la connaissance des mécanismes en œuvre à cet âge, doit s’articuler avec ce qu’offre un cadre de vie collectif.
Ce cadre est celui d’un groupe composé d’une douzaine de jeunes garçons et filles, vivant avec cinq éducateurs, hommes et femmes.

Ce cadre de vie a un caractère artificiel dans la mesure où il est fait de discontinuité, de départs, d’arrivées, de présence alternées d’adulte, qui tout comme les jeunes sont amenés à vivre ensemble sans s’être choisis.

Sur cette base, la prise en charge devra permettre à l’adolescent de grandir et d’aller mieux. Ce postulat de départ est loin d’être admis pour ces jeunes qui se voient séparés de ceux qu’ils aiment. D’autant plus si cette séparation est vécue de manière culpabilisante pour ces jeunes, dans la mesure où ils se trouvent exclus de leur milieu familial. Ils devront accepter de vivre avec des étrangers qui ne partagent pas toujours les valeurs et les règles de vie de leur univers précédent. Ce sont des personnes qui réagiront différemment aux actes et aux paroles que les jeunes donneront à voir et à entendre. Ces professionnels disent lui vouloir du bien, mais quelle légitimité l’adolescent malmené pourra t-il accorder à ces adultes nommés éducateurs ?

Les éducateurs sont ainsi interpellés sur leur place, leur rôle. A quelle place chaque adolescent va t-il nous convier en tant qu’adultes ?
Ainsi, notre appartenance sexuelle, notre âge, nos traits de personnalité, vont être interrogés. La place à laquelle nous sommes conviés et que nous acceptons de jouer, tend à se construire au fil du temps. Nous serons alors chacun, recherchés pour tel accompagnement, mis à une place de père, de mère, de grand-frère…
C’est aussi en tant qu’hommes et femmes que nous sommes interrogés. Nous pouvons parfois dans une relation de type transférentielle, être à une place de substitut de père et mère. Il nous arrive alors parfois de jouer sur un schéma « oedipien » ; le père rappelle la loi, la mère reconnaît la parole du père et ce dernier interdit le non respect de la femme.
La pratique éducative s’appuie également sur la triangulation, afin notamment d’éviter les phénomènes de fusion, de relation fortement transférentielle, ou dans un but de désamorcer un conflit duel.

Travailler dans une équipe ne permet pas toujours d’emblée de formaliser sa pratique. Il faut un peu comme les adolescents, faire sa place dans le groupe éducatif, s’assurer que nous avons les mêmes objectifs, ce qui ne signifie en rien l’uniformisation de nos actes, de nos dires, de notre pensée.
Notre pratique mettra t-elle l’individu au centre de notre pratique ou privilégierons-nous le groupe ? La pratique doit en fait articuler les deux objectifs. 

Mais, cette pratique s’exerce aussi dans le cadre d’une institution qui a elle-même son histoire, ses valeurs, qui elle-même doit répondre à une commande sociale.
Cette institution pourrait conditionner l’uniformité des comportements et s’appuyer alors sur un ensemble de règles, de sanctions, sans se référer à l’individualité des personnes accueillies. Se pose alors la question de "grandir". Est-ce obéir ou devenir autonome et responsable ? Obéir, n’amenant souvent qu’à un accord externe et ne permettant pas l’intériorisation de valeurs et leurs transposition dans un autre cadre.
Elle peut au contraire se poser un but thérapeutique et donc mettre en place des actions qui favorisent le mieux-être.
La question sera alors, pour reprendre les propos du psychanalyste Kammerer : « Comment le groupe de vie peut-il remplir les fonctions qu’avaient tenues la mère avant la séparation ? Le cadre de vie peut-il se charger de telles fonctions ? ».
Ainsi, certains adolescents nous obligent à les reprendre en main. Le thérapeute alors, est en premier lieu, l’environnement relationnel.

L’adolescent arrive dans une institution en vivant bien souvent une expérience de déprivation, c’est à dire de perte.
Ce retrait entraîne la mise en place de défenses d’autant plus intenses qu’il répète une expérience de carences et de privations survenues fréquemment à un âge précoce.
Si l’enfant a intériorisé le bon objet (cf Mélanie Klein) et est en mesure de le conserver, les intentions portées par les éducateurs pourront lui permettre que ces bons objets lui soient à nouveau présentés.
Ainsi l’adolescent qui interpelle agressivement un adulte et qui le fait en direction d’une mère ou d'un substitut desquels il espère une réponse, est traversé par des pulsions de vie et de mort, mais celles-ci sont désunies.
Si la mère-environnement parvient à résister à la destructivité en le contenant sans représailles, et si elle parvient à répondre à la demande d’amour, elle aura favorisé une auto-guérison, nous dit Winnicott.
Les éducateurs devront se protéger de la destructivité des adolescents, pour durer à la place de bons objets, contenants et bienveillants.
Pour traduire les fonctions maternelles d’apaisement, le groupe de vie devra disposer de certains atouts matériels (chambres individuelles, respect de l’espace personnel, lieu de vie chaleureux, …) et s’attacher aux détails qui rythment le quotidien (rituels du coucher, fêtes au moment des évènements qui marquent la vie du groupe…).
Le groupe de vie devra se protéger en résistant, mais également en amenant le jeune à réparer. Cette possibilité de réparation peut avoir comme effet de le renarcissiser.